Mariage , ne tirez pas sur les DJ ! Ou l’art d’animer une belle soirée …

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Le quotidien belge l’Avenir rapportait cette scène en 2012. Dans un château du Brabant wallon, où un mariage bat son plein, plusieurs convives quittent prématurément la fête, semble-t-il refroidis par la programmation musicale. La mariée fond en larmes et beau-papa se charge de coller la première beigne. Quand la police déboule vers 3 heures du matin, elle découvre le DJ retranché derrière sa console pour échapper au lynchage, après avoir encaissé une pluie de gnons occasionnant six fractures au visage. Au tribunal correctionnel, où l’avocat de la victime dénonce une tentative de meurtre, le marié justifiera : «Je suis navré, c’était mon mariage, vous pensez bien. Il mettait de la house et du rap, alors que je voulais de la musique italienne pour ma femme…»

Clivant

Qui voudrait porter, sur ses épaules, la responsabilité du «plus beau jour de la vie» de parfaits inconnus ? D’autant que l’exercice tient de la mission impossible : contenter les grands-parents amateurs de musette, l’oncle métalleux, les cousins teufeurs, le témoin salsero, les parents bloqués sur Sardou, les gamins fans de Black M, sans compter que les mariés eux-mêmes ont parfois des goûts musicaux diamétralement opposés. Devant la perspective d’un dancefloor désert angoissant, le DJ comme les futurs époux tentent de désamorcer la catastrophe au préalable. C’est le rôle du fameux entretien préparatoire, lors duquel le cachet – entre 500 et 1 000 euros la prestation, sono comprise – est généralement convenu. Pour éviter les pires déconvenues, deux listes sont généralement établies : quinze titres de rigueur (wishlist) et quinze titres interdits (blacklist), à partir de quoi le DJ commence à savoir sur quel pied danser. Patrick Sébastien tombe soit dans une liste soit dans l’autre, jamais au milieu. C’est le marqueur clivant de toute soirée.

Grand écart

 Dans notre société où les liens familiaux et générationnels se distendent, les références culturelles s’éparpillent et les tubes ne sont plus fédérateurs. Lors de l’entretien préalable, le DJ doit souvent réfréner les désirs des mariés qui réclament uniquement du rock indé ou du r’n’b, en oubliant que ce ne sont les goûts ni de leurs parents ni de leurs invités. «Face à la diversité des âges et des catégories sociales qui peuvent être réunies, il faut trouver un consensus à partir d’une playlist mainstream», analyse Jeanne L. wedding planner Installé entre Paris et le Pays basque, il intègre trois DJ pointus, capables d’empiler deux heures de bossa-nova à l’apéritif comme de mixer sur vinyles only. Parmi eux, Pierre Lafitte est aussi le cofondateur du festival de musique indé Baleapop à Saint-Jean-de-Luz. Un mélomane pointu, qui enchaîne Sia-Beyoncé-Drake-Franz Ferdinand-The Strokes, avant de plier la soirée sur le gospel Stand on the Word des Joubert Singers. Avec les trentenaires qui n’entretiennent pas la nostalgie des années 80, le combo Bézu-Compagnie Créole n’est donc plus une fatalité. Booké pour animer une noce à Rome, Numa, DJ résident des Rosa Bonheur (deux guinguettes et une péniche entre club et bodega) à Paris, se souvient avoir mixé Sarà perché ti amo de Ricchi e Poveri et Closer de Nine Inch Nails (avec son refrain «Je veux te baiser comme un animal») : «On nous prend pour des juke-boxes et c’est un peu normal, on est payé pour ça. Mais les types sont tous bourrés et, quand ils me demandent Bring Me to Life d’Evanescence, je les embrouille et je ne le passe évidemment jamais.»

Dans les arènes

«Il faut savoir passer d’un tango à AC/DC», enfonce Joël Dromi, aka DJ Ronaldjo, qui trimballe son son, entre Hérault et Gard, depuis un quart de siècle. Un expérimenté de 50 ans, par ailleurs moniteur d’auto-école, qui a vu Daft Punk remplacer le générique de Champs-Elysées dans les requêtes de ses clients au moment de l’entrée du gâteau. Sa longévité lui vaut aussi de collectionner les anecdotes : «J’ai déjà mixé trente-six heures non-stop, quatre ambiances différentes, dans une guinguette des bords de Marne. Une autre fois, j’ai reçu une standing ovation de vingt minutes au petit matin, puis les invités m’ont embarqué et je ne suis rentré chez moi que le lendemain soir. Et puis il y a la fameuse bagarre générale, avec les chaises qui volent et tout, quand la mariée a été surprise dans les toilettes avec un ami du marié. J’ai juste eu le temps de ranger mes disques et de prendre mon fric avant de me barrer. Je crois qu’ils ont divorcé dans la foulée.»
Un bel exploit toutefois supplanté, dans un autre genre, par le mariage de tous les records : en 1985, en pleine feria de Nîmes, Yves Mourousi (alors au faîte de sa gloire sur TF1) et Véronique d’Alançon réunissent 20 000 personnes – amis et anonymes – dans les arènes transformées en discothèque géante. Aux platines, Philippe Corti (DJ historique des émissions de Thierry Ardisson notamment), se souvient : «J’ai passé Carmen pour l’entrée de la mariée, puis j’ai enchaîné la Traviata, Born in the USA de Springsteen, Annie I’m Not Your Daddy de Kid Creole, Jobi Jobades Gipsy KingsC’était entre le bal populaire et Intervilles
DJ du mariage de Caroline de Monaco, il fut aussi recruté par des footballeurs dont David Trezeguet, Vincent Candela et même Zinédine Zidane quand il jouait à Bordeaux. «Je lui ai demandé 4 000 francs, mais j’ai exigé qu’il me donne un de ses maillots à chaque fois qu’il changerait de club. Il l’a toujours fait, même quand j’étais en prison [condamné pour trafic de drogue au Papagayo de Saint-Tropez, ndlr] Aujourd’hui, Corti promet qu’il préfère faire l’impasse sur des gros cachets et ne mixer que pour les mariages des amis : «C’est une prise de tête magistrale, une usine à gaz ! Il faut avoir fait des mariages pour se rendre compte de la chance que l’on a de jouer dans les clubs. Je plains ceux qui ne font que ça.»

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